Dossier : Mélancolia

"Il y a dans le monde une insondable mélancolie qu’on ne découvre que dans la solitude, à certaines minutes comme celles-là.

Les hommes aiment à la tromper, mais elle est au fond de tout, et c’est le regret du paradis perdu." - Julien Green

- par JP. Mouillaud

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Introduction

Issu du latin mélancholia, le terme mélancolie est dépeint dans le Larousse comme un "état de dépression, de tristesse vague, de dégoût de la vie." Historiquement, on en trouve trace dès l’Antiquité où la tristesse excessive est corrélée, par les médecins grecques, à un épais liquide noir emplissant l’organisme, "la bile noire" (dont ledit mot décrit est issu étymologiquement); elle est aussi associée à l’automne et la planète saturne. Celle-ci est, paradoxe lorsqu’on la compare à sa définition clinique actuelle, considérée comme une source de génie et de folie, un état permettant de vivre le deuil, de trouver un sens à l’existence. Au Moyen-Âge et à la Renaissance, la mélancolie est christianisée, devenant "l’acédie", une négligence, un mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui et une aversion pour la prière et la pénitence, à noter qu’elle fut réintégrée par Thomas d’Aquin dans la liste des 7 péchés capitaux. De nos jours la mélancolie est réduite a un état dépressif, une "simple" pathologie, soit comme synonyme de dépression, soit pour appuyer la gravité de la maladie d’un point de vu psychotique ou suicidaire. Jean Starobinsky, théoricien de la littérature et médecin psychiatre contemporain, écrira que la mélancolie est "une forme de distance de la conscience face au désenchantement du monde."

« La mélancolie est l'illustre compagnon de la beauté. Elle l'est si bien que je ne peux

concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse. » - Charles Baudelaire

Dans l’Art et son histoire, la mélancolie est évidemment un sujet omniprésent. Sa représentation picturale est évoquée dans de célèbres oeuvres, tel que la bien nommée peinture « Mélancolie" d’Edvard Munch (oeuvre emblématique de ce sujet, telle que l’est L’homme face à la mer de nuages de C.D.Friedrich pour le Romantisme) où un homme esseulé, le regard perdu face à la mer fait écho, au loin, à un couple prêt a embarquer pour une virée; image d’une scission entre une évasion de l’instant subie, une attente irrémédiable ou/et d’écrasants regrets et une pérégrination en compagnie, synonyme de mouvement, d’échanges et de partage immédiat, d’instant présent. La littérature et le cinéma, pour ne citer que ces domaines, sont bien sûr également emplis de ce sujet, du célèbre recueil Les fleurs du mal de C.Baudelaire à l’actuel film Mélancholia de L.Von Trier. D’un état nécessaire et valorisé pendant l’Antiquité, en passant par un péché lors de son appropriation religieuse au Moyen- Age, jusqu’à un état pathologique d’une tristesse immense teintée parfois d’envies suicidaires de nos jours, la mélancolie fut et est au coeur de l’homme, de son histoire et essence. Il l’exprima par tous les biais artistiques a sa portée, ou, simplement, par son existence tragique, image d’un calice bu jusqu’à la lie. Son aspect romantique et inéluctable résonnera dans les coeurs, tombeaux ouverts, tant que l’homme portera en son sein sa sensibilité et son désespoir.

Peindre la mélancolie

Dès l’Antiquité, la mélancolie est vite diagnostiquée comme un "dérèglement" des humeurs. Dans la peinture, elle est le plus souvent représentée par une gestuelle commune : la tête appuyée sur une main pour contrebalancer sa propre douleur,

les yeux baissés. Voici 4 oeuvres ayant marqué les débuts de la mélancolie dans les arts. - Canovas A. et Choppin P.

INTERVIEW

La mélancolie, l'un des visages de la dépression

Pour compléter notre dossier, nous avons rencontré Onitiana, 26 ans, une jeune diplômée en psychologie. Elle s'appuie sur ses études pour nous parler de la mélancolie, comment l’aborder, la déceler et la comprendre. - retranscription par Choppin P. et rédaction Canovas A.

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QUI ES-TU ?

Je m’appelle Onitiana Razafimanantsoa, je suis malgache et voilà maintenant 5 ans que je suis en France pour mes études en psychologie. Je suis à présent diplômée depuis décembre 2020. J’ai un master de psychologie, pathologie clinique et psychanalytique. À la base, je voulais devenir médecin ou du moins travailler dans le domaine de la santé, mais très vite, je me suis rendu compte que la partie soin m’intéressait beaucoup plus ; je me suis donc orientée en psychologie.

 

POUR TOI, QU’EST-CE QUE LA MÉLANCOLIE ?

Avant mes études, j’avais de la mélancolie la même idée que tout le monde peut s’en faire, je pense : un état de profonde tristesse dans lequel la beauté du mal trouve sa place. Finalement, j’en avais une vision assez artistique. Avec mes études, j’ai appris à approcher la mélancolie comme une véritable maladie reconnue par le corps médical.

 

COMMENT LA MÉLANCOLIE A-T-ELLE ÉTÉ ABORDÉE DANS TES ÉTUDES ?

Mon master a été très appuyé sur les écrits de Freud, notamment avec son livre Deuil et Mélancolie. Dans celui-ci, la mélancolie est décrite comme étant les prémices de la dépression. En soit, la mélancolie est considérée comme étant liée à la dépression mais avec de plus forts symptômes et des maux beaucoup plus profonds. Aujourd’hui, le diagnostic de celle-ci a un peu disparu du langage psychiatrique, on l’assimile le plus souvent à l’un des nombreux visages de la dépression.

 

COMMENT EST-ELLE DIAGNOSTIQUÉE ?

Dans le livre Manuel de Psychiatrie, le cas clinique dont nous parle l’auteur Stefan Zweig nous montre que la frontière entre la joie et la tristesse est infime. Il aborde le cas d’un homme marié et père de plusieurs enfants qui a, du jour au lendemain, basculer dans un chagrin sombre et profond. Sa femme et son entourage ne le reconnaissait plus, l’homme broyait du noir à longueur de temps, comme si la personne heureuse qu’il avait été n’avait jamais existé. Freud compare la mélancolie au deuil, il dit que pendant une période de deuil, nous sommes conscients de la perte de l’être cher et nous essayons tant bien que mal de rebondir pour nous en sortir. La mélancolie, c’est une peine dans laquelle on s’engouffre, un deuil qui nous parait éternel, une culpabilité qui nous assomme, un repli sur soi inévitable. Pour Freud, quand nous sombrons dans la dépression ou dans le deuil, le monde qui nous entoure devient pauvre et vide contrairement à l’état mélancolique où ce n’est pas au monde que l’on en veut mais à notre propre personne, d’où la culpabilité et le peu d’estime de soi.

 

LA MÉLANCOLIE EST-ELLE LA PETITE SOEUR DE LA DÉPRESSION ?

Je dirai plutôt l’inverse. Dans le monde d’aujourd’hui, la mélancolie est représentée comme quelque chose de beau et presque artistique alors que dans les classifications psychiatriques des troubles de l’humeur, il y a tout d’abord la dépression normale puis la dépression névrotique et pour finir, la dépression mélancolique appuyée par le côté dépressif et l’intensité de ses symptômes. Je trouve qu’il est intéressant aujourd’hui d’observer comment nous avons pu transposer la mélancolie en un trouble mêlant beauté et poésie qui, pourtant, à l’époque était considérée comme une maladie mentale grave, voir incurable. Il y aussi un réel abus de langage, je pense notamment au mot "hystérique" ou "dépression" ; ce sont des mots qui aujourd’hui sont entrés dans notre langage courant pour désigner des comportements proches de la banalité, alors qu’ils caractérisent de réels troubles mentaux.

 

AUJOURD’HUI, LA MÉLANCOLIE EST ENCORE DÉCELÉE ?

Ce qui est très difficile aujourd’hui, c’est de trouver un consensus, parce qu’il y a tellement d’orientation, d’idées et de découvertes qui ont été faites depuis. Par exemple, aux États-Unis, ils utilisent ce que l’on appelle le DSM. Il s’agit d'un manuel de diagnostics et de statistiques des troubles mentaux et il en existe plus de 15 000 ! Difficile dans tout ça de réellement s’y retrouver, tout dépend du pays, de la culture, des symptômes... Je sais qu’à Madagascar, la mélancolie est purement artistique et n’est pas reconnue comme une maladie mentale.

 

UNE RÉFÉRENCE ARTISTIQUE QUI, POUR TOI, TÉMOIGNE DE LA MÉLANCOLIE ?

Oui, Tolstoï ! Dans le livre Trois poètes de leur vie de Stefan Zweig, un tome est consacré à Tolstoï. Quand je l’ai lu, je me suis dit qu’il avait tout pour être heureux : une femme, des enfants, une vie stable et pourtant il sombre dans la mélancolie très vite. C’est à la fois très dramatique et très inattendu de sa part. Ça me frappe complètement et j’en viens à me demander si nous prédisposons tous à vivre cela un jour ?

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